Papouche
Par Babouche • 16 oct, 2009 • Catégorie: Dernières notes, Les histoires du non-lundi •
L’opinion que j’avais de mon père a longtemps été dictée par le jugement que ma mère portait sur son époux. Elle n’était pas très heureuse, ma petite mère, atteinte de bovarysme galopant, cette maladie des femmes cultivées et oisives.
Et puis un jour, j’ai su voir et regarder de mes propres yeux, sans devoir me référer à maman, pour lui complaire. C’est cette image là que je voudrais livrer aujourd’hui, le jour de ses 85 ans, qu’il n’aura hélas pas fêté avec nous.
Le premier souvenir qui me revient en mémoire et celui d’un vieux pull marin en coton : troué, mité, passé, une antiquité qu’il traînait à la pêche aux merlans. Quand il arrivait à Ambila, il enfilait cette loque honteuse et ne la quittait qu’à la fin des vacances. Impossible de s’en emparer pour la laver, impossible de le convaincre d’en acheter un autre, le même, mais sans trous ! On lui en a offert je ne sais combien, toujours il remettait celui-là. J’ai compris bien des années plus tard cet acharnement à ne pas vouloir changer. J’ai compris quand j’ai eu un vieux pyjama pourri, qui me tombait aux chevilles tant l’élastique était distendu : c’était le pyjama de mes vacances, celui que je portais les matins de petits déjeuners assise par terre sur ma varangue. Les vacances n’auraient pas eu ce goût là avec un autre pyjama.
Le vieux pull marin partait donc à la pêche aux merlans, passait ses journées les pieds dans la mer, processus de zenification bien à lui, et remontait le soir, silencieux, pas follement souriant mais détendu. Pas communicatif, le vieux pull.
Il n’a jamais été très disert, il faut dire. Il adorait raconter ses années de jeunesse, son périple au Maroc, son départ pour Madagascar, enfin tous ces souvenirs là il aimait bien les faire partager. Il fallait s’armer de patience, il remontait à Mathusalem, mêlait deux ou trois histoires à la fois, c’était bien embrouillé mais je sais au moins d’où me vient cette manie exaspérante de faire durer les histoires pendant des heures, ce qui rend fous mes interlocuteurs… Pour le reste, pour le quotidien, il était d’une grande sobriété. Il faut dire qu’entre maman et moi, il avait peu de temps pour en placer une… Et puis sa pudeur ne lui permettait pas les débordements qu’on aurait été en droit d’attendre. Mais il était là. Toujours. Une embrouille avec un prof de latin, je me tape un averto. Il reçoit le papier au bureau. M’en parle, je me décompose. Pas d’avoir déconné, j’avais mes raisons et je les lui ai expliquées. Non, je me décompose parce que la marquise douairière va me mettre en quarantaine, me faire le coup du jenetevoispasjenetentendspas pendant au moins un mois ! Il n’a jamais rien dit. Jamais.
Plus tard, je me déguise en metteur en scène, passe des nuits blanches à rêver que la lumière ne marche pas, que le rideau reste fermé, que sais-je… Il est dans la salle, avec maman, le soir de la première. Ne dit rien et m’embrasse, juste comme ça. Le lendemain, à la fin du spectacle, il était là. Et le jour suivant, sans rien dire, sans prévenir. La pièce suivante, il a fait le même coup, arrivant lumières éteintes, le premier à repartir en essayant de ne pas se faire remarquer. Mes expos ? Là, toujours. Tous les lundis matin, il était au lycée. Et passait ensuite voir le proviseur pour le saluer. Et il bichait parce que le patron lui disait : « Vous avez vu, votre fille, elle nous a encore fait des merveilles cette semaine ».
Je ne parle pas de son dévouement pour maman qui a duré plus de trente ans, dans la douleur, la maladie, l’adversité. Ce qu’il a fait pour elle, je ne connais pas un homme qui l’aurait fait avec cet amour et cette abnégation.
Il râlait, souvent. Tiens, ça me rappelle quelqu’un… Il râlait après coup, des ces râleries qu’ont les gentils qui ne trouvent pas le mot qui cloue, la phrase qui tue, de ceux qui ressassent la scène et qui se disent j’aurais du faire ou dire ça et qui se réconfortent en trouvant après la bataille les mots qu’ils n’ont pas su avoir sur le champ.
Il est parti, discret, dans son sommeil. Il n’a jamais supporté la mort de maman, il est allé la rejoindre et comme dit une très grande amie : « Je suis sûre que quand il est mort, il rêvait de ta mère ».
Il aurait eu 85 ans aujourd’hui. Sur ma terrasse, j’ai mis en terre deux plantes : un spatyphilum, que maman adorait et une liane aux fleurs jaunes, qui pousse à Ambila et dont papa s’évertuait à rapporter des boutures pour les faire prendre à Tananarive. Quand je me suis installée dans ma maison, ce sont les deux premières plantes que j’y ai mises. Ce midi, ma sœur est venue déjeuner avec moi et nous avons trinqué au rosé. Avec trois gouttes pour l’un et trois gouttes pour l’autre. Ils étaient près de nous, j’en suis certaine. Et ils ont su, une fois encore que nous les aimions. Très fort.
Ecrit le 13 octobre 2009
Babouche :
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Je dois le relire pour la 4e fois aujourd’hui et je suis toujours aussi émue. On ressent tout l’amour que tu as pour lui dans ce texte. C’est beau…. Un sacré personnage que ton papa !
Quel beau texte !! Comme il est émouvant ! j’en ai les larmes aux yeux. Waouh.
[...] post magnifique sur un [...]
Ca y est, j’ai les yeux humides…
, il me regarde d’un air bienveillant et presque un peu moqueur, comme s’il rigolait bien en son for intérieur, du bon pied de nez qu’il a fait à la mort qui, finalement, ne nous séparera jamais…
très beau texte la Babouche, comme seule une fille peut écrire à propos de son père.
La façon dont tu l’évoques le rend vivant, même si bien sûr, il est toujours vivant pour toi d’une certaine manière… Le mien trône en photo bien en place dans ma cuisine (l’endroit où je passe le plus de temps
@ PCR et Sophie: Vous allez vraiment réussir à me faire pleurer aujourd’hui
Faut pas pleurer ma poule à plumes. C’est comme ça, c’est une histoire, pas follement rigolote mais je vais t’en raconter une qui te fera marrer. Ma mère et ma soeur étaient de folles adeptes de la danse classique. Les déjeuners à la maison se déroulaient autour des pas de bourrée grand jeté déboulé déboulé déboulé. Bon ça va un moment mais c’est comme un diner de golfeurs. Ca finit par devenir de l’hélium pur : gonflant !
Mon père avait donc mis au point une parade absolument mortelle : il se levait et nous faisait « la mort du cygne » en direct, en live et en musique par lui fredonnée. Je n’ai jamais autant ri que quand il nous déballait ses déboulés. C’était inénarrable. Papa dans le salon, en pantalon de ville à jouer les cygnes agonisants, cela restera un souvenir incomparable. J’en ai quelques uns en réserve, si tu pleures encore…
Tiens, coincidence improbable : j’ai lu cet article habillé d’un jean complétement délavé, distendu et déchiré de partout, mais que je met de temps à autres, non pas qu’il soit confortable mais il me rappelle trop de bons we à ambila pour que je l’abandonne!
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@Kisifi : tu connais Ambila???????????????
@sophie ben oui, sinon il n’y aurait pas de coïncidence! J’imagine qu’on parle du même coin, près de Brickaville. Si je me trompe c’est moins drôle.
Non, tu ne te trompes pas. Mais ça me fait quand même vachement drôle de rencontrer sur la toile et sur l’escarpin quelqu’un qui connaît le royaume d’Ambila Lemaitso. J’en suis toute retournée, tiens !
Bienvenue, donc, sur l’escarpin, Flannie ne m’en voudra pas de te souhaiter tonga soa de sa part. Miaharaba à la kapakapa.
A tes souhaits, ma babouche !
Miharaba, ça vient de l’arabe Maharaba, c’est une formule de bienvenue. Comme tonga soa. Et kapakapa, c’est le nom des tongs que tous les gens portent à Ambila. Enfin, quand ils ne sont pas pieds nus…
Voilà, c’est l’internationale de la pompe, chez toi ma Flannie.
Yeap ! Entre l’Espagne, l’Angleterre, la France, l’Inde parfois, le Maroc, Madagascar, l’Allemagne, la Suède et j’en passe….. Je suis ravie de discuter avec autant de petits talons
Tu as oublié l’Italie, Scarpinello… Scarpinella. En tout cas, c’est vraiment chouette oui d’avoir tant de contacts. Ah que j’ai été bien inspirée de faire une allergie aux yaourts au lait de vache !!!
Au fait, tu en es où de ton histoire d’amour avec le lait ?
on a définitivement divorcé. Il ne me manque pas.